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Saint-Basile n'est pas une église, mais dix

On la photographie plus que tout autre bâtiment russe, et on la comprend rarement. Sous ses coupoles torsadées, la cathédrale de l'Intercession-de-la-Vierge est un ensemble de dix églises distinctes, montées sur une seule fondation — un plan qui ne se répète nulle part ailleurs.

· 5 min de lecture · par Aventurusse

Son nom officiel est « cathédrale de l'Intercession de la Très-Sainte-Mère-de-Dieu, sur les Douves ». Personne ne l'emploie, pas même les guides russes. On dit Saint-Basile, du nom d'un fol-en-Christ mort en 1557 et enterré là, dont la chapelle fut ajoutée en 1588 contre le flanc de l'édifice : la dixième, et la dernière. C'est cette annexe tardive qui a donné son nom courant à tout le monument — un détail qui résume assez bien la manière dont ce bâtiment s'est construit, par ajouts successifs et jamais d'un seul jet.

Une église par victoire

Ivan IV la fait bâtir entre 1555 et 1561 pour marquer la prise de Kazan, arrachée au khanat tatar en 1552 après un siège de plusieurs semaines. Chacune des huit chapelles qui entourent l'église centrale porte le nom du saint dont on célébrait la fête le jour d'un assaut décisif de la campagne. L'édifice est donc un calendrier militaire autant qu'une église : huit dates, huit saints, huit chapelles, et l'ordre dans lequel on en fait le tour raconte l'ordre dans lequel la ville est tombée. Peu de visiteurs le savent en arrivant, et cela change complètement ce qu'on regarde.

Au centre se dresse la neuvième, l'Intercession, plus haute que toutes les autres et coiffée non d'un bulbe mais d'une flèche pyramidale — une chatior, une « tente », forme héritée de l'architecture en bois du Nord russe et transposée ici dans la brique. Le point culminant de l'ensemble atteint soixante-cinq mètres. Les huit chapelles sont disposées autour d'elle selon une rose des vents parfaite : quatre grandes aux points cardinaux, quatre plus petites en diagonale. Vue du ciel, la cathédrale est une étoile à huit branches.

Les coupoles n'ont pas toujours été colorées

C'est la chose qui surprend le plus quand on l'apprend. Au XVIe siècle, l'édifice était blanc et ses coupoles dorées : rien du carnaval de couleurs qu'on photographie aujourd'hui. Les bulbes n'ont reçu leurs teintes que vers 1670, plus d'un siècle après la consécration, et les torsades, les damiers et les motifs en écailles qu'on leur voit ont été fixés plus tard encore, au fil des restaurations du XIXe siècle. La cathédrale que nous prenons en photo est donc une œuvre à plusieurs mains, étalée sur trois cents ans, et aucune génération n'a vu tout à fait le même bâtiment que la précédente.

La légende des architectes aveuglés

On raconte qu'Ivan le Terrible fit crever les yeux des bâtisseurs pour qu'ils ne puissent jamais rien construire d'aussi beau ailleurs. Rien ne l'atteste, et un fait la contredit : l'un des deux architectes présumés, Postnik Iakovlev — l'autre s'appelait Ivan Barma —, a travaillé ensuite au kremlin de Kazan, ce qui suppose des yeux en état de marche. L'histoire est belle, elle est fausse, et elle vous sera racontée trois fois sur la place Rouge dans la même journée.

À l'intérieur: des couloirs, pas une nef

C'est la deuxième surprise, et la plus grande. Il n'y a pas de grande salle, pas de nef, pas de banc, rien de ce qu'on attend d'une cathédrale. Chaque chapelle est minuscule — quelques mètres carrés, de quoi tenir à une quinzaine debout — et l'on passe de l'une à l'autre par des galeries étroites, basses et sombres, dont les murs sont couverts de motifs floraux peints au XVIIe siècle. On monte des escaliers en colimaçon, on redescend, on tourne, on ressort trois mètres plus loin sans bien comprendre par où. La visite dure une quarantaine de minutes et se fait obligatoirement à la file : il n'y a pas de place pour doubler, et l'on avance au rythme du groupe qui précède.

Levez la tête dans l'église centrale : la tente monte d'un seul élan, sans coupole ni pendentif, et l'acoustique y est telle que les chœurs qui chantent parfois à quatre voix dans l'un des couloirs s'entendent partout à la fois sans qu'on sache d'où vient le son. C'est le meilleur moment de la visite, et il ne se programme pas.

La chapelle de Saint-Basile, au rez-de-chaussée, est la seule qui soit redevenue un lieu de culte actif : les offices y ont repris en 1991. Tout le reste est un musée depuis les années qui ont suivi 1918 — et c'est précisément ce statut qui a sauvé le bâtiment. Dans les années 1930, quand Kaganovitch proposait de le raser pour dégager la place Rouge et fluidifier la circulation des défilés, être un musée d'État a pesé plus lourd qu'être une église. Ce statut se paie au guichet : l'entrée pour un visiteur étranger tourne autour de 2 000 roubles, une vingtaine d'euros.

Comment la visiter sans la subir

  • À huit heures du matin. La place Rouge est presque vide, la lumière rasante prend les coupoles de côté et fait ressortir les reliefs, et il n'y a personne devant l'objectif. Une heure plus tard, c'est un autre endroit.
  • Billet en ligne, la veille. Les créneaux d'été partent d'avance, et le guichet fait perdre quarante minutes qu'on regrette ensuite au Kremlin. Le billet donne une heure d'entrée, pas une heure de sortie : on peut rester.
  • Par le sud. Abordez-la en venant du pont Bolchoï Moskvoretski : c'est de là qu'elle se détache le mieux, seule contre le ciel, sans le GUM ni le mausolée dans le cadre. C'est aussi le seul angle d'où l'on voit les dix chapelles se distinguer les unes des autres.
  • En hiver. Sous la neige, avec les guirlandes et le marché de Noël installé sur la place, c'est un autre bâtiment : les couleurs ressortent d'autant plus que tout le reste est blanc. Beaucoup de nos voyageurs préfèrent cette version, et nous la comprenons.

Ce qu'on regarde juste après

Le Kremlin est de l'autre côté de la place, et l'on peut enchaîner dans la même matinée ; notre page de destination sur Moscou détaille le reste de la ville et l'ordre dans lequel la prendre. Pour comprendre d'où vient cette architecture — les églises à tente, les bulbes, la brique rouge et blanche —, les cinq villes de l'Anneau d'Or en montrent les ancêtres directs, deux à trois siècles plus tôt et à deux heures de route. Et si l'idée de la place Rouge sous la neige vous tente, c'est tout l'objet de nos séjours d'hiver en Russie.

Nos voyages de groupe y passent tous, avec un guide francophone qui raconte les huit chapelles une par une plutôt que de les compter : voir les prochains départs.

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