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La datcha, cette autre Russie
Loin des villes, la datcha révèle une Russie intime : jardins, potager et banya du samedi. D’où vient cette tradition vieille de trois siècles, et pourquoi elle revient en force depuis 2020.
· 5 min de lecture · par l'équipe Aventurusse
En Russie, presque personne ne demande « as-tu une maison de campagne ? » : la question, c'est « as-tu une datcha ? », et la réponse est presque toujours oui. Ni villa ni résidence secondaire au sens français, la datcha est un petit bout de terre — souvent minuscule, six ares dans sa version la plus répandue — avec une maisonnette, un potager et, presque toujours, un banya. Ce que Pierre le Grand distribuait à sa cour est devenu, trois siècles plus tard, le seul morceau de nature que des dizaines de millions de familles russes peuvent appeler le leur.
Un don du prince, avant d'être un mot pour tous
Le mot datcha (dacha, дача) vient du verbe donner, дать : dans les chroniques russes des XIIe au XVIIe siècles, il désigne une concession octroyée par le prince, une terre donnée et non achetée. Il prend son sens moderne au début du XVIIIe siècle, quand Pierre le Grand distribue à ses proches des terrains autour de sa capitale toute neuve, Saint-Pétersbourg — non pas six ares, mais des dizaines, parfois des centaines d'hectares. La datcha naît comme un outil politique : garder la noblesse à portée de la cour.
Au XIXe siècle, le mot glisse vers un usage plus large, la maison d'été qu'on loue hors les murs. Le chemin de fer accélère le mouvement : dès 1888, la seule banlieue de Moscou compte plus de six mille datchas, pour environ quarante mille estivants.
Les six ares, une décision de 1949
Ce que la plupart des Russes appellent aujourd'hui leur datcha ne doit rien à la noblesse impériale, mais à un arrêté du Conseil des ministres de l'URSS signé en février 1949, en pleine pénurie alimentaire d'après-guerre. Le texte attribue des parcelles libres près des villes aux ouvriers et aux employés — les meilleures allant en priorité aux familles des soldats tombés au front. La norme est de six ares, six cents mètres carrés : un agronome avait calculé cette surface suffisante pour nourrir une famille de quatre à six personnes en pommes de terre, carottes, oignons, concombres, tomates et chou.
La contrepartie était stricte : travail continu dans l'entreprise attributrice, mise en culture sous trois ans, arbres fruitiers obligatoires, perte du lopin en cas de départ. Construire une maisonnette n'a été autorisé qu'ensuite, en 1955, dans des gabarits dérisoires — douze à vingt-cinq mètres carrés, un seul niveau — desserrés seulement dans les années 1980.
Le vendredi soir, le train, les graines à l'aller
De ces six ares est né un rituel qui n'a pratiquement pas changé depuis : le vendredi soir, on prend l'électritchka, le train de banlieue, parfois pour plusieurs heures, puis on marche les derniers kilomètres. Le sac est plein de semis à l'aller ; il revient plein de récolte le dimanche soir. Ce sont ces trajets répétés, chaque week-end de printemps à automne, qui ont fait de la datcha un second foyer plutôt qu'une simple propriété.
Le jardin qui a nourri les familles des années 1990
Dans les années 1990, au moment où l'économie soviétique s'effondre, le jardin d'agrément redevient un jardin de survie. La part du potager familial dans la production agricole du pays passe de 32 % en 1990 à plus de 50 % en 2000 ; à Moscou, une enquête menée pour les Nations unies relève 65 % des familles pratiquant le jardinage urbain en 1991, contre 20 % seulement en 1970. Dans les années 2000, les six ares fournissaient jusqu'à 90 % des pommes de terre du pays.
Ce n'est plus vrai aujourd'hui : en 2024, les ménages récoltent encore un peu plus de la moitié des pommes de terre du pays, mais ne pèsent plus qu'un quart de la production agricole totale. Le lopin nourrit encore, mais plus le pays comme il y a une génération.
Le banya du samedi
Le banya est plus ancien que la datcha, et c'est elle qui l'a accueilli, pas l'inverse. Les bains de vapeur slaves sont attestés dans des documents russes dès les Xe et XIIe siècles, qui décrivent déjà des cabanes de bois chauffées où l'on se fouette de jeunes rameaux de bouleau. On s'y lave le samedi, veille de l'office dominical — d'où ce « jour de bain » : le linge se prépare le vendredi soir, le poêle chauffe des heures le samedi matin. On distingue le banya « noir », sans conduit, et le banya « blanc », à cheminée. Transplanté sur les six ares soviétiques, ce rituel a survécu intact : il reste le centre social du week-end à la campagne.
Les bocaux de l'hiver
L'été et l'automne à la datcha se terminent en bocaux. Закрутки, соленья, варенье : légumes marinés, cornichons, confitures — la mise en conserve reste une pratique massive, plus de la moitié des Russes en préparant chaque saison. Les légumes marinés arrivent en tête, suivis des confitures et du letcho, ce mélange de poivrons et de tomates cuits qu'on retrouve sur toutes les tables d'hiver. Interrogés sur leurs raisons, les Russes citent d'abord le goût du fait-maison, puis le plaisir de conserver sa propre récolte, et enfin la tradition familiale.
Disparue du droit en 2019, revenue dans les faits depuis 2020
Le mot « datcha » a paradoxalement disparu du droit russe au moment même où son usage repartait à la hausse. Une loi fédérale de 2017, entrée en vigueur le 1er janvier 2019, a supprimé les notions de « datcha » et de « dachnik » du vocabulaire juridique. Elle a en contrepartie autorisé, pour la première fois, à domicilier officiellement un logement construit sur une parcelle de jardin — une soixantaine de millions de Russes étaient concernés.
C'est le printemps 2020 qui a vraiment relancé la datcha : la demande d'achat de maisons de campagne dans la région moscovite a bondi de près de 80 % en six mois. Le mouvement ne s'est pas arrêté avec l'épidémie : le télétravail devenu la norme et le prix inaccessible du logement urbain ont fait de la parcelle une vraie alternative à l'appartement. Aujourd'hui, un peu moins de la moitié des Russes possèdent une datcha ou en ont l'usage, et l'immense majorité continue d'y cultiver pour sa propre table — tomates, concombres et pommes de terre restent les trois cultures reines. Un quart des parcelles sert désormais de résidence à l'année, contre moins d'une sur dix il y a dix ans : la datcha cesse d'être un lieu d'été pour redevenir, comme au temps de Pierre le Grand, une adresse à part entière.
Ce que le voyageur en voit
Un visiteur ne loue pas de datcha le temps d'un séjour organisé, mais il en croise partout la trace : dans les jardins en pente qui descendent vers la rivière à Souzdal, la ville-musée de l'Anneau d'or, dans les isbas de bois qu'on aperçoit depuis le train entre deux villes, dans les bocaux vendus au bord des routes de campagne. C'est tout un pan de la Russie de l'Anneau d'Or qui se comprend mieux une fois qu'on sait ce qu'est une datcha — et c'est aussi l'un des points que les idées reçues sur la vie en Russie laissent le plus souvent de côté. La Russie reste, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, plus abordable qu'on ne l'imagine : pour préparer un budget de voyage réaliste, notre dossier budget voyage Russie détaille ce que coûte vraiment un séjour, poste par poste.
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