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Trois millions d’histoires sous un même toit

Il devait rester une collection privée dans les salons d’une impératrice. Il est devenu l’un des plus grands musées du monde, sans jamais cesser d’être un palais.

· 4 min de lecture · par l'équipe Aventurusse

Il existe peu d’endroits au monde où l’on visite un musée et un palais impérial en même temps, sans jamais pouvoir séparer les deux. L’Ermitage de Saint-Pétersbourg est de ceux-là : ses salles dorées ont accueilli des couronnements avant d’accueillir des Rembrandt, et ses trois millions d’objets se déploient dans les mêmes pièces où vivaient les tsars. On y entre pour l’art, et on en ressort en ayant traversé un siècle et demi d’histoire russe sans s’en rendre compte.

Un palais avant d’être un musée

Le bâtiment central, le Palais d’Hiver, a été achevé en 1762 par l’architecte italien Bartolomeo Rastrelli pour l’impératrice Élisabeth, fille de Pierre le Grand. Ce n’est encore qu’une résidence — la plus somptueuse de l’Empire russe, mais une résidence. C’est sa successeure, Catherine II, qui va transformer ce palais en autre chose : une femme qui collectionne, avec un appétit qui ne va plus s’arrêter pendant deux siècles et demi.

Un achat de circonstance, à l’origine de tout

L’histoire fondatrice de l’Ermitage tient presque du hasard diplomatique. En 1764, un marchand berlinois nommé Johann Gotzkowsky avait réuni deux cent vingt-cinq tableaux de maîtres flamands et hollandais pour le roi de Prusse Frédéric II — une commande passée avant la guerre de Sept Ans. Le conflit a ruiné le royaume, le roi n’a jamais pu payer, et le marchand s’est retrouvé avec une collection sur les bras et des dettes envers la Russie. Catherine II a repris l’ensemble en règlement de cette dette. Elle n’avait pas prévu de devenir collectionneuse ce jour-là ; elle venait de poser, sans le savoir, la première pierre d’un des plus grands musées du monde.

Elle a ensuite fait construire un pavillon attenant au palais pour y installer ses tableaux et s’y retirer loin de la cour — le Hermitage, littéralement « l’ermitage », d’où le musée tient son nom. L’ironie n’a échappé à personne : un lieu pensé pour la solitude d’une impératrice accueille aujourd’hui plusieurs millions de visiteurs chaque année.

Une échelle qui dépasse l’entendement

Le musée occupe aujourd’hui six bâtiments reliés entre eux le long de la Neva, plus le Palais de l’État-Major, de l’autre côté de la place, où sont installées les collections impressionnistes et modernes. Trois millions d’objets sont catalogués — peintures, sculptures, bijoux antiques, armes, monnaies, momies égyptiennes, chars scythes — et seule une petite fraction est présentée en même temps dans les salles. Le reste dort dans des réserves elles-mêmes ouvertes à la visite, dans un bâtiment séparé, pour qui veut voir l’envers du décor.

Un chiffre suffit à donner le vertige : en ne consacrant qu’une minute à chaque pièce exposée, sans jamais s’arrêter ni dormir, il faudrait plusieurs années pour en faire le tour. Personne ne vient à l’Ermitage pour tout voir. On y vient pour choisir.

Ce qu’on ne rate pas en une visite

  • L’horloge au paon, dans la galerie des Pavillons. Un automate en or et en argent du XVIIIe siècle, offert par le prince Potemkine à Catherine II, dont le paon déploie encore sa queue lorsqu’on le remonte — ce qui se fait toujours, un jour par semaine.
  • Les deux Madones de Léonard de Vinci, la Madone Benois et la Madone Litta, réunies dans la même salle. L’Ermitage est l’un des très rares musées au monde à posséder deux tableaux authentifiés du maître dans une seule collection.
  • Le Danaé et Le Retour du fils prodigue de Rembrandt, deux des toiles les plus discutées de l’histoire de l’art occidental — la première a survécu à une attaque à l’acide en 1985 et porte encore, sous une restauration minutieuse, la trace de cette histoire.
  • La salle de Malachite, entièrement habillée de cette pierre verte veinée, où se tenaient les audiences les plus solennelles du palais.
  • La Danse de Matisse, au Palais de l’État-Major : la collection impressionniste et post-impressionniste, nationalisée après la révolution depuis les collections de deux marchands moscovites, réunit aussi des toiles majeures de Picasso, Gauguin et Monet.

Le décor fait partie de l’œuvre

Ce que peu de visiteurs anticipent, c’est que les salles elles-mêmes rivalisent avec ce qu’elles contiennent. L’escalier Jordan, en marbre blanc et dorures, était emprunté par les ambassadeurs venus présenter leurs lettres de créance au tsar ; on le gravit aujourd’hui sans un garde du corps pour dire qu’on n’a pas le droit. La galerie de 1812, bordée de trois cent trente-deux portraits de généraux russes de la campagne napoléonienne, se traverse comme un couloir du temps avant même d’arriver aux collections d’art occidental.

Un jour à part, et une réservation qui change tout

L’Ermitage ferme le lundi, toute l’année — une information qui déçoit chaque semaine des visiteurs venus sans vérifier. Le billet se réserve à l’avance en ligne, avec un horaire d’entrée précis : c’est ce qui sépare une arrivée directe en salle d’une heure entière passée dans la file, surtout entre juin et août. Une demi-journée pleine est le minimum pour ne pas courir ; une journée entière permet d’ajouter le Palais de l’État-Major sans se presser.

Ce qu’on en retient

L’Ermitage n’est pas un musée qu’on « fait » comme une case à cocher : c’est un lieu qu’on choisit de parcourir à sa façon, en acceptant d’avance de laisser de côté l’essentiel de ce qu’il contient. C’est peut-être ce qui le rend si mémorable — on en repart avec l’impression très nette d’avoir vu quelque chose d’immense, tout en sachant qu’on n’en a vu qu’un fragment, et l’envie d’y retourner un jour pour le fragment suivant.

L’Ermitage n’est qu’une partie de ce qui attend un voyageur à Saint-Pétersbourg : notre page consacrée à la ville détaille le reste — canaux, palais des environs, nuits blanches — et nos deux capitales se visitent ensemble sur notre circuit d’hiver entre Moscou et Saint-Pétersbourg.

Voir l’Ermitage sans faire la queue ni rater l’essentiel

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