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D’où viennent vraiment les matriochkas ?

On la croit vieille comme la Russie elle-même. Elle a pourtant un siècle et demi, une naissance précise, et une inspiration qui vient d’ailleurs.

· 5 min de lecture · par l'équipe Aventurusse

Il n’y a sans doute pas d’objet plus associé à la Russie que la matriochka. On l’imagine volontiers née avec les tsars, transmise de génération en génération depuis des temps immémoriaux, comme les œufs de Fabergé ou les bulbes du Kremlin. La réalité est plus étonnante : cette poupée qui semble si ancienne a été inventée il y a un peu plus d’un siècle, par deux hommes qu’on peut nommer, dans un village qu’on peut visiter, et son idée ne vient même pas de Russie.

Une poupée qu’on imagine éternelle

C’est presque toujours la même réaction, chez un visiteur qui en achète une pour la première fois : « ça doit exister depuis des siècles ». L’objet a tout pour le laisser croire — le bois tourné à la main, le motif de paysanne au fichu fleuri, la façon dont chaque figure s’emboîte dans la suivante comme un secret de famille. Rien dans son apparence ne trahit son âge réel. C’est un cas assez rare : un symbole nationale plus jeune que la tour Eiffel.

Elle naît à la toute fin du XIX e siècle

L’histoire commence vers 1890, dans le domaine d’Abramtsevo, aux environs de Moscou, chez le riche industriel et mécène Savva Mamontov. Sa propriété était alors un foyer d’artistes et d’artisans, réunis pour faire renaître les arts populaires russes — icônes, broderies, céramiques, jouets en bois. C’est dans cet atelier, pensé pour retrouver une tradition, qu’allait naître un objet qui n’avait encore jamais existé.

Le déclic serait venu d’un jouet japonais rapporté à Abramtsevo : une figurine en bois représentant un sage chauve et souriant, parfois identifié à Fukurokuju, l’un des sept dieux du bonheur, et qui s’ouvrait pour révéler d’autres figurines emboîtées à l’intérieur. L’idée d’un objet unique contenant plusieurs versions de lui-même, de plus en plus petites, a immédiatement plu aux artisans du domaine — et ils ont décidé d’en faire une version russe.

Deux hommes, un tourneur et un peintre

La matriochka telle qu’on la connaît est née de la rencontre de deux savoir-faire, et leurs noms sont restés.

  • Vassili Zviozdotchkine, tourneur sur bois, a fabriqué le premier jeu de poupées emboîtées à partir d’un billot de tilleul — un bois tendre, facile à évider en couches successives sans se fendre.
  • Sergueï Malioutine, peintre et illustrateur déjà reconnu, a habillé la plus grande figure en paysanne russe : fichu noué, tablier fleuri, coq noir tenu dans les bras. Les poupées suivantes, plus petites, variaient les motifs, jusqu’à la dernière, un bébé emmailloté.

Ce premier jeu comptait huit pièces. Il a été présenté à l’exposition de l’atelier « Enfance » à Moscou, sous un nom qui allait rester bien après que son origine se soit effacée des mémoires.

Un prénom de paysanne, pas un mot savant

« Matriochka » n’est pas un mot technique : c’est le diminutif affectueux de Matriona, un prénom féminin extrêmement répandu à la campagne russe à cette époque, lui-même issu du latin mater, la mère. Choisir ce prénom n’était pas un hasard : dans la Russie rurale de la fin du XIXe siècle, Matriona évoquait la mère de famille nombreuse, robuste et généreuse — une image qui correspondait exactement à cette poupée ronde, portant en elle toute une lignée plus petite qu’elle. Le nom a fait le reste : on ne parle plus aujourd’hui que de « la matriochka », comme s’il s’agissait d’un mot du dictionnaire plutôt que du surnom d’une paysanne imaginaire.

Combien de poupées à l’intérieur? Aucune règle

Les premiers jeux comptaient trois, cinq ou huit pièces ; il n’existe aucune norme. Les souvenirs vendus aujourd’hui en comptent le plus souvent cinq à sept, mais les ateliers russes ont régulièrement cherché le record : une matriochka de soixante-douze pièces a été réalisée à Semionov, chacune assez fine pour loger la suivante. Ce genre de pièce ne se trouve pas dans une boutique de gare — elle se commande, et elle se mérite.

La consécration arrive de Paris, en 1900

Dix ans à peine après sa création, la poupée russe traverse l’Europe pour l’Exposition universelle de Paris, en 1900. Elle y reçoit une médaille de bronze, et surtout une attention qui dépasse largement le cadre d’un jouet régional : les commandes affluent depuis l’étranger, les ateliers russes se mettent à en produire en série, et la matriochka devient en quelques années l’un des objets d’exportation les plus demandés du pays. C’est cette reconnaissance parisienne, plus que sa naissance à Abramtsevo, qui l’a réellement lancée dans le monde entier.

Deux écoles, deux styles, à quelques heures de Moscou

La matriochka ne s’est jamais fabriquée à un seul endroit, et deux traditions se sont installées durablement. Sergiev Possad, où l’idée est née et où l’atelier « Enfance » avait son siège, a gardé un style plus sobre, aux couleurs mesurées — c’est aussi l’une des villes les plus visitées de l’Anneau d’Or, ce cercle de cités historiques au nord-est de Moscou, et l’on peut aujourd’hui encore y voir tourner le bois dans des ateliers qui perpétuent le geste d’origine. Plus à l’est, dans la région de Nijni Novgorod, les villages de Semionov et de Polkhov-Maïdan ont développé une peinture beaucoup plus vive — fleurs surdimensionnées, couleurs saturées, contours à l’encre noire — reconnaissable au premier coup d’œil et devenue, pour beaucoup de voyageurs, l’image même de la matriochka.

Ce qu’elle continue de raconter

Ce qui frappe, une fois l’histoire connue, c’est qu’elle n’enlève rien à l’objet — elle lui ajoute plutôt une raison d’être aimé. Une matriochka n’est pas un vestige archéologique qu’on regarderait de loin : c’est une invention volontaire, née d’un désir de créer une tradition populaire plutôt que de la retrouver, et qui a si bien réussi son pari que le monde entier la croit millénaire. Le principe même — une figure qui en cache une plus petite, qui en cache une plus petite encore — continue de parler à tout le monde, sans traduction : c’est une image de la famille, des générations qui s’emboîtent, et d’un secret qu’on prend plaisir à ouvrir une couche après l’autre.

C’est sans doute pour cette raison qu’elle a traversé un siècle et demi sans jamais se démoder, pendant que tant d’autres souvenirs de voyage finissent oubliés dans un tiroir. On ne la regarde jamais tout à fait de la même façon une fois qu’on sait qu’elle est née d’un jouet japonais, façonnée par un tourneur et un peintre, et baptisée du nom d’une paysanne qui n’a jamais existé.

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